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Allocution de Stéphane Jaffard
Allocution de Stéphane Jaffard, Président de la Société Mathématique de France
Pourquoi un nouveau colloque Maths a venir, et pourquoi maintenant?
Les mathématiciens ressentent depuis longtemps la nécessité de mieux faire connaître leur discipline qui est mal aimée. Le faire est devenu aujourd'hui indispensable suite aux mutations récentes du pilotage de la recherche, dont les grandes orientations sont de plus en plus fixées par des politiques ou des décideurs. Deux exemples:
- les domaines déclarés prioritaires par l'ANR (l'agence qui finance les projets de recherche) relèvent essentiellement d’une recherche très finalisée, dans les domaines les plus médiatisés.
- l’affectation de postes de professeurs ou de maîtres de conférence est désormais décidée uniquement par les universités, c’est-à-dire en pratique par des présidents issus de toutes les disciplines, aidés par des conseils d'administration très amaigris, souvent dépourvus de mathématiciens. De fait, aujourd'hui, ces postes sont fréquemment réaffectés vers d’autres disciplines dont l'importance est mieux perçue. Si nous n’y prenons pas garde, il deviendra naturel de considérer que les mathématiques sont un peu moins utile que les autres sciences, et que nous sommes la « variable d’ajustement » sur laquelle on peut grignoter des crédits ou des postes.
Notre discipline se sent plus directement remise en question que les autres par ces bouleversements, car elle est certainement l'une de celles qui a le plus bénéficié d'un pilotage national, réfléchi, à long terme. Le réseau des laboratoires de mathématiques, tissé patiemment depuis 20 ans, a permis aux mathématiques de se maintenir au plus haut niveau mondial. Ce réseau est aujourd'hui menacé par une politique qui risque de favoriser le repli de la recherche sur quelques établissements dits ``d'excellence''.
Les démarches menées par l'Académie des Sciences et les sociétés savantes, ont permis, marginalement, quelques inflexions dans cette politique: ainsi l'ANR augmente cette année la part de ses programmes blancs (c’est-à-dire des financements non fléchés vers ses thématiques prioritaires). Mais ce ``lobbying'' sera insuffisant s'il n'est pas accompagné, en amont, par un travail de fond pour mieux faire connaître notre discipline, et montrer que toute la recherche mathématique, depuis ses aspects les plus fondamentaux jusqu’à ses ultimes applications, est nécessaire, y compris pour répondre aux enjeux de la haute technologie et de l’économie.
À une époque où l’on demande à chacun de prouver sa rentabilité immédiate, où l’économique gère la société, il est devenu difficile de justifier le maintien d’une recherche gratuite, non finalisée, dont le but ultime soit l’extension de la connaissance humaine. On peut, à minima, arguer du fait que la recherche la plus abstraite et la plus désintéressée se trouve souvent, quelques années plus tard, être un outil-clef totalement inattendu dans une grande percée technologique. L'une des thèses dont nous voudrions vous convaincre dans ce colloque est que la recherche fondamentale (et en particulier la recherche mathématique) est un excellent investissement pour notre société … mais à un terme non prévisible.
Pourquoi la société a-t-elle une perception erronée des mathématiques, alors même que ses chercheurs ont le sentiment d’être les acteurs d’un domaine en pleine explosion, et plus que jamais indispensable aux autres sciences et à la technologie ?
A mon avis, une des clefs de la réponse est dans la main des media; leurs difficiles relations avec les mathématiques tiennent beaucoup à la nature de notre discipline : il nous est quasi-impossible d’expliquer les enjeux qui se cachent derrière les problèmes internes aux mathématiques, faute de pouvoir mettre en avant des réalisations pratiques spectaculaires, dont l’intérêt soit directement perceptible (contrairement aux sciences expérimentales). Discipline « en amont », les mathématiques, même si elles sont indispensables dans certaines réalisations technologiques, apparaissent souvent comme une brique dans un ensemble plus vaste ; Il est très difficile pour les médias de rendre compte des grandes percées, beaucoup moins sensationnelles que pour les autres sciences. Loin de nous lamenter sur l’incompréhension dont nous faisons l’objet, il y a là pour nous un défi à relever, pour mieux faire connaître et comprendre la pertinence et l’importance de ces avancées.

