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Les mathématiques dans les médias
Philippe Pajot, Journaliste scientifique
Les mathématiques dans les médias
Force est de reconnaitre la faible place consacrée aux mathématiques dans les médias. Seuls quelques médias spécialisés, du type de "Pour la Science" ou "La Recherche" consacrent des pages spécifiques aux mathématiques. Dans des revues considérées comme plus "grand public", telles "Science et Avenir" ou "Science et Vie", les mathématiques ont droit à quelques lignes, lorsqu'il arrive que la sécurité d'un protocole cryptographique soit compromise, ou qu'un mathématiciens français reçoive un prix prestigieux. Dans des revues généralistes ou plus grand public encore ("Ca m'intéresse" par exemple), les mathématiques sont presque totalement absentes.
Si l'image et l'illustration sont une première difficulté de l'accès des mathématiques vers les médias grand public, une seconde difficulté réside dans la très grande technicité souvent nécessaire pour rentrer dans un sujet. Lorsque Mikhaïl Gromov a reçu le prix Abel au début de l'année, je n'ai pas vu d'articles expliquant ce qu'il faisait. Tout au plus a-t-on appris que Gromov "a montré comment la considération d’espaces très irréguliers pouvait apporter des réponses à des problèmes classiques en utilisant des structures nouvelles". Il n'y a pas beaucoup d'information sur le contenu mathématique... Jean-Christophe Yoccoz m'a opposé qu'il ne s'agit pas de mathématiques très techniques, mais que c'est long à expliquer. Peut-être, mais l'effet est le même et nous avons toujours une place limitée pour nous exprimer ...
A une époque, j'ai tenté de l'actualité mathématique pour un magazine et je dois dire que celà a été difficile. Eplucher les sommaires des revues à la recherche d'un titre qui vous dise quelque chose et dont vous pensez qu'il peut intéresser votre lectoral relève de la mission impossible. Le titre d'un article peut sembler attirant au premier abord et lorsque vous appelez le chercheur, vous vous apercevez vite que le sujet est d'une technicité terrible. Une technicité qui fait que même les mathématiciens ne comprennent pas ce que fait leur voisin de laboratoire. Les mathématiques sont devenues tellement vastes qu'une seule personne ne peut pas les appréhender dans leur ensemble. Alors bien sûr, les journalistes ont des sources, des contacts privilégiés avec des chercheurs qui aident à trouver de bons sujets, et on s'en sort, mais c'est plus difficile que pour d'autres sciences.
Par ailleurs, nous sommes également confrontés à une difficulté supplémentaire : convaincre nos rédacteurs en chef, les directeurs des journaux, des radios, de l'importance des sciences, et des mathématiques en particulier. Convaincre des personnes qui souvent n'ont pas fait d'études scientifiques et ne ressentent de ce fait pas les sciences (et encore moins les mathématiques) comme quelque chose de fondamental est une tâche ardue.
Le climat des relations entre mathématiques et médias n'est donc pas au beau fixe, mais les moyens de faire des choses existent. Ces moyens passent d'abord par les mathématiciens et les mathématiciennes. En allant au devant des médias, en répondant aux sollicitations, ils font avancer les choses. Beaucoup est déjà fait, et je salue celles et ceux qui font déjà cet effort et vont même très loin, comme Jean-Paul Delahaye qui s'intéresse à des problèmes de mathématiques variés pour les diffuser auprès du plus grand nombre, quitte ensuite à ce que ces domaines deviennent des sujets de ses propres recherches. Mais d'autres sont soit indifférents, soit dans leur tour d'ivoire. Il m'est arrivé de solliciter un mathématicien pour un entretien et il n'a jamais répondu à la quarantaine de mails envoyés, ne serait-ce que pour dire qu'il n'avait pas le temps ou que cela ne l'intéressait pas. C'est un cas extrême, mais cela existe. Alors comment faire?
Quelques moyens
Parler des mathématiciennes et des mathématiciens
Passer par les personnes qui font des mathématiques, c'est aussi faire des portraits. Et c'est un moyen détourné de parler de mathématiques, mais qui permet de faire passer des informations. On peut prendre comme exemple de cette approche le livre sur le métier de mathématicien que je suis en train de préparer dans le cadre d'une série d'ouvrages sur les métiers scientifiques, publiés jusqu'ici au Cavalier Bleu.
Ce sont les portraits que l'on voit aussi fleurir lorsqu'un mathématicien français reçoit une récompense, une médaille, une distinction. Exemple récent de Gromov où tous les journaux ont publié un article sur l'obtention de sa récompense. Cette personnification peut être exagérée, car on demande à ces mathématiciens projetés au devant de la scène leur avis sur tout. Mais au-delà du discours convenu sur l'excellence de l'école mathématiques française, ces récompenses sont une tribune qui permet de parler de mathématiques de manière plus générale. De montrer ce qu'elle sont. Et il faut en profiter.
Les maths c'est étonnant
L'aspect ludique des mathématiques ne doit pas être négligé. Bon nombre de mathématiciens ont tendance à ne pas considérer cela comme important, mais c'est un moyen d'entrée. Que ce soit chez les jeunes, dans l'éducation, passer par l'aspect étonnant des mathématiques est à mon avis important.
Quelques exemples archi classiques mais qui marchent toujours : la suite énoncée de Conway (1,11,21,1211...), le caractère contre-intuitif des probabilités avec le problème des trois portes, ou bien le paradoxe des anniversaires... Montrer qu'il y a des problèmes d'énoncé simple mais qui résistent encore à la démonstration (Syracuse, conjecture de Goldbach...) accroche le public.
Alors cela ne marche pas pour toutes les mathématiques, mais trouver des biais est toujours un plus.
L'istoire des mathématiques
L'histoire des mathématiques et des idées est un autre point d'entrée dans les médias, même s'il s'agit de souvent de médias spécialisés. L'éducation aurait sans doute besoin d'un peu plus d'histoire des sciences, mais c'est un autre débat.
Les choses changent-elles ?
Les discussions que nous avons eu, en préparation à MATHS A VENIR 2009, montrent qu'on assiste à un changement de paradigme. Les mathématiques continueront d'une part à évoluer pour elles mêmes et par elles mêmes. Et il n'y a pas de raison pour que cela s'arrête. Mais à côté de ces mathématiques, on sent bien que toutes les sciences en sont arrivées à un point où les besoins de mathématiques poussées se font sentir de plus en plus.
D'une part c'est un moyen de parler des mathématiques : les défis du traitement de données de plus en plus gigantesques, les aides à la démonstration, la théorie des grands écarts en probabilité qui sont utiles pour la finance ou le réchauffement climatique. D'autre part, c'est un moyen de penser des nouvelles mathématiques. Et là on rejoint les préoccupations actuelles : quelles sont les mathématiques utiles pour les sciences contemporaines ? Quelques idées ont été évoquées, mais on sent bien qu'il manque quelque chose, qu'il va falloir former des jeunes de plus en plus nombreux qui vont inventer et utiliser ces mathématiques qu'on ne connait pas encore. La question rejoint évidemment l'éducation qui est au coeur du débat, car si on ne forme pas de jeunes en statistiques, en probabilités etc. nous n'aurons pas les forces vives pour préparer l'arrivée de cette nouvelle mathématique.

